Le long et curieux voyage à Nekropolis

Découvrez la post-face originale de Tim Waggoner dans son roman Nekropolis :

Nous sommes en janvier 1995. J’ai trente et un ans et je vis à Colombus dans l’Ohio. La femme qui est alors mon épouse est enceinte de notre premier enfant et j’enseigne la création littéraire à temps partiel dans diverses universités de la région tout en écrivant des œuvres de fiction à temps complet. Je fais partie d’un groupe d’écrivains qui comprend nombre de gens fantastiques, y compris le romancier de fantasy Dennis McKiernan, connu pour sa série de romans se déroulant dans le monde merveilleux de Mithgar. Dennis est devenu un ami et un mentor, et il m’a présenté à son agent, Jonathan Matson, qui m’a pris comme client. J’ai publié une douzaine de nouvelles jusqu’ici, et j’ai un contrat de roman sur le feu : Jonathan négocie avec un éditeur les termes d’un projet de roman d’horreur surréaliste appelé The Harmony Society.

Comme on dit, la vie me sourit.

En plus du groupe d’écrivains, je fais partie d’un groupe de joueurs avec Dennis et un autre de nos confrères écrivains, Peter Busch. Ce qui est vraiment sympa dans ce groupe, c’est que chacun devient tour à tour maître de jeu et conçoit un scénario original à faire jouer aux autres. Nous venons de terminer une partie conçue par Dennis au cours de laquelle nous étions des extraterrestres, des créatures vraiment inhumaines et scientifiquement plausibles, envoyées enquêter dans une mystérieuse station spatiale abandonnée. C’est à mon tour de développer et de mener un scénario pour Dennis et Pete.

Je dois bien l’avouer : je suis intimidé. Dennis et Pete sont tous deux des joueurs expérimentés, et si j’ai déjà joué à Dungeons & Dragons et à d’autres jeux semblables auparavant, je n’ai jamais été meneur de jeu, sans parler de concevoir mon propre scénario. Mais Dennis et Pete m’ont promis de m’aider à gérer les règles du jeu au cours de la partie, et je me retrousse métaphoriquement les manches pour me mettre au boulot. Depuis quelques années, je pense écrire un roman qui se déroulerait dans une cité surnaturelle remplie de monstres. Je décide de m’y atteler sérieusement et de donner enfin vie à cette ville, que j’ai baptisée Necropolis. À moins qu’il ne faille parler de non-vie ?

Je conçois la ville et ses habitants, j’imagine un abominable complot dont Dennis et Pete devront se dépêtrer, et je leur crée des personnages. Ils joueront un duo de flics de la Terre qui se sont retrouvés prisonniers à Necropolis suite à une précédente affaire : l’un d’entre eux ne peut plus supporter la lumière du jour (bien qu’il soit toujours entièrement humain) et l’autre est devenu un zombie. Tous deux travaillent comme détectives privés dans les rues sordides de cette ville enténébrée.

Je suis ravi de ce que j’ai développé et quand arrive le grand jour, Dennis et Pete adorent l’univers de jeu et s’amusent comme des fous au sein du scénario (bien que j’aie commis une erreur de débutant en leur donnant des personnages trop puissants qui mettent mon univers en pièces comme si c’était du papier toilette – si ça se trouve, c’est en partie pour ça qu’ils s’amusent tant). Nous arrivons à mi-chemin du scénario lors de notre première partie. Il faudra cependant attendre quelques mois avant de le terminer. Ma fille Devona décide de venir au monde cinq semaines plus tôt que prévu et je vais être très occupé pendant un bout de temps. Au bout d’un moment, nous faisons une nouvelle partie et nous achevons le scénario. Dennis et Pete ont passé un très bon moment, ils me félicitent de la façon dont j’ai mené la partie, et plus encore au sujet de la conception de Necropolis.

Et la vie me sourit toujours à pleines dents, même si je souffre du manque de sommeil caractéristique des nouveaux parents la plupart du temps.

C’est alors que mon agent me téléphone. L’éditeur a fait une offre pour The Harmony Society. C’est un petit éditeur et le salaire n’est pas faramineux, mais je suis aux anges. Mon premier roman vendu !

Jonathan me rappelle quelques jours plus tard pour me dire que l’affaire est tombée à l’eau parce que l’éditeur « ne se sent plus très à l’aise avec ce livre ». Quoi que ça puisse vouloir dire.
Naturellement, je suis anéanti, et comme tout romancier débutant dans ma position, tout ce que je veux faire, c’est laisser tomber, me rouler en boule dans un coin et mourir, bou-hou-hou, *sanglote*, *sanglote*. Mais au lieu de ça, je me mets en rogne et je décide d’écrire un autre roman. Et je tourne mon attention vers Necropolis. J’ai déjà un univers en main, j’ai une intrigue, et j’ai vécu l’histoire aux côtés de Dennis et Pete. Je m’assieds et en appliquant quelques modifications (en faisant des deux détectives un personnage unique, par exemple), je me cale les fesses devant mon ordinateur, dans le bureau, et mes doigts commencent à courir sur le clavier. Vingt et un jours plus tard, le roman Necropolis est achevé. Il ne fait que 67 000 mots environ, ce qui est plutôt court pour un roman, mais c’est tout à fait convenable pour un polar, et comme Necropolis est autant un roman fantastique et d’horreur qu’un mystère (avec un peu de science-fiction, d’humour et de romance saupoudrés ça et là), ça me convient. Après quelques révisions, le livre part chez Jonathan pour qu’il l’envoie ici et là, et je passe au projet suivant.
Neuf ans passent.
Nous sommes en 2004. Ma fille Devona a neuf ans et sa sœur Leigh quatre. Je suis professeur en voie d’être titularisé et j’enseigne la composition et la création littéraire au Sinclair Community College à Dayton dans l’Ohio. J’ai publié près de cinquante histoires désormais, ainsi que quelques romans, la plupart étant des produits dérivés d’autres médias. Malgré tout, Necropolis n’a pas encore trouvé de foyer. Le roman est trop bizarre, mélange trop de genres, et les éditeurs ne savent pas trop quoi en faire.

Je décide de le soumettre à l’éditeur John Helfers de Five Star Books, une boîte spécialisée dans la production de livres à couverture cartonnée, des ouvrages robustes qui se vendent directement aux bibliothèques plutôt que de passer par des librairies. J’ai travaillé avec John sur plusieurs projets d’anthologies. C’est un excellent relecteur et un vrai chic type, et nous faisons une bonne équipe : j’imagine qu’il pourrait apprécier Necropolis. Et c’est le cas. Le livre sort chez Five Star fin 2004, et je suis un homme heureux. J’ai fini par vraiment aimer ce monde et mon personnage principal au fil des neuf dernières années, et je suis ravi que d’autres aient enfin la chance de les rencontrer.

D’autres années passent.

Je continue à publier d’autres romans et nouvelles, certains originaux, certains issus d’autres séries, et Internet continue à grandir à un rythme stupéfiant. J’ai désormais un site web et les lecteurs peuvent m’envoyer des courriels, généralement pour me dire qu’ils ont apprécié telle ou telle histoire ou roman (à l’exception du courriel anonyme de trois mots que j’ai reçu et qui me disait, tout en minuscules : « vous écrivez mal »). Les courriels les plus courants sont ceux qui me disent combien leurs auteurs ont apprécié Necropolis, qu’ils ont trouvé dans leur bibliothèque locale, et qui me demandent quand il y aura une suite. Quand je fais des interventions lors de conventions, les gens me demandent quand il y aura une suite à Necropolis.  Les gens que je rencontre à la librairie connaissent mon nom et me parlent d’une suite. La situation en arrive à un point où je commence à faire des rêves où des apparitions anonymes et sans visage exigent que j’écrive une suite à Necropolis.

Tiens, tiens, me dis-je. Peut-être que je devrais écouter tous ces gens. Au moins, ça m’éviterait de continuer à faire ce genre de rêves…

Nous sommes en 2007 maintenant, et deux nouveaux genres sont devenus très populaires dans le monde de l’édition : l’urban fantasy et la romance paranormale. Ces deux dernières années, en me promenant dans les librairies, j’ai vu tous ces livres en pensant : mince, il faut croire que j’étais en avance sur mon temps avec Necropolis (et, à vrai dire, j’y pensais avec une bonne pointe d’envie). Malgré tout, le pragmatisme est la marque de fabrique de l’écrivain professionnel, et j’espère que cette vague de fantasy urbaine poussera un éditeur à envisager de publier Necropolis à grande échelle, voire à en faire une nouvelle série. Mon agent et moi nous nous consacrons donc à refaire la tournée des éditeurs. Nous avons quelques espoirs, mais personne ne mord vraiment à l’hameçon.

Au début de 2008, Jean Rabe, qui, en plus d’être auteur et éditeur, se trouve être une personne plus merveilleuse que vous ne pourrez jamais l’imaginer, a la gentillesse de me demander d’écrire une histoire dans une anthologie de fantasy urbaine appelée City Fantastic. Je me tâte pour écrire des histoires au sujet de mon personnage principal de Necropolis depuis des années, mais je ne m’y suis jamais vraiment résolu. Je décide de sortir de l’impasse en écrivant « Disarmed and Dangerous », la première nouvelle aventure du détective Matthew Adrion depuis treize ans.

Et alors, presque comme si cette histoire envoyait des vibrations cosmiques dans tout l’univers de l’édition, un jour de fin 2008, je reçois un courriel de l’éditeur britannique Marc Gascoigne. J’ai écrit un roman original basé sur la franchise The Nightmare on Elm Street (Les griffes de la nuit) il y a quelques années. Marc connaît mon travail et nous avons discuté lors de plusieurs conventions. J’ai toujours été impressionné par son intelligence, son énergie, son professionnalisme et son enthousiasme en tant qu’écrivain et éditeur. Dans son courriel, Marc me dit qu’il va diriger un nouveau label appelé Angry Robot : serait-il possible que j’aie des projets de romans à lui soumettre ?

Eh bien en fait…

Marc accepte de jeter un œil à Necropolis, et il se montre très enthousiaste. Il veut que j’y ajoute environ vingt mille mots pour présenter le décor de façon encore plus délirante et horrible, et il me suggère quelques modifications mineures : rebaptiser la ville Nekropolis pour lui donner un caractère plus sinistre, par exemple. Il pense également que mon personnage principal, Matthew Adrion (une variation sur le latin Adrian, qui signifie sombre), aurait besoin d’un meilleur nom de famille. Comme ça fait près de quinze ans que je l’ai baptisé, je dois bien admettre que ce nom ne me plaît plus autant, et il devient Matthew Richter (un jeu sur le mot rictus qui convient très bien à un détective privé zombie, vous ne trouvez pas ?).

Et comme vous devez probablement vous attendre à ce que je vous le dise, la vie me sourit de nouveau. Elle a même un sourire jusqu’aux oreilles.

L’équipe d’Angry Robot veut présenter le Nekropolis nouveau et amélioré dans la première vague des livres publiées dans la gamme, ce qui signifie que je n’aurai qu’environ un mois pour y apporter les modifications : neuf jours de plus qu’il ne m’en avait fallu pour rédiger l’original. Pas de souci, leur dis-je. Et c’est vrai. Je vis avec Nekropolis (avec un K à la place du C dorénavant) depuis quinze ans. Je n’ai aucun problème pour y retourner parce qu’en réalité, je n’en suis jamais parti.

Nous voici, Matthew Richter et moi, en 2009, avec Nekropolis entre nos mains. Et après ça, qui sait ? Je ne m’inquiète pas vraiment de l’avenir. Je sais par expérience qu’un bon zombie se relève toujours.
Et si vous êtes un jeune écrivain, pensez à une chose. Les écrivains professionnels citent souvent cette célèbre phrase du I Ching : la persévérance paie toujours. Ce n’est pas parce qu’ils croient aux diseuses de bonne aventure (quoique c’est peut-être le cas : qui suis-je pour parler au nom de tous les auteurs ?), mais parce qu’elle incarne en quelques mots un talent très important pour la survie mentale et émotionnelle des auteurs, un talent dont ils ont besoin pour continuer malgré les rejets et les revers de fortune. Maintenant que vous avez lu tout ceci, si vous vous demandez si la persévérance paie vraiment, laissez-moi vous dire quelque chose, les amis.

Que je remeure sur le champ si elle ne paie pas !

Tim Waggoner
Centerville, OH, États-Unis

Traduction de Sandy JULIEN

Cet article, publié dans Auteurs, Fantastique, Zombie, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s